Dernier Avis avant la fin du monde
de Xavier Emmanuelli

Si Xavier Emmanuelli a participé à plusieurs aventures médicales, sociales, humanitaires son nom est d’abord associé à la création du Samu Social (1993).
Il a donc choisi de côtoyer ceux qui errent à la recherche d’un toit : « L’hôpital répugne à les garder – trop caractériels, non assurés sociaux, trop différents, trop compliqués… Ils sentent la mort, cette caste d’intouchables, et sont tous semblables ».

Problème aigu de l’exclusion et première indignation à l’adresse de ces âmes charitables qui ne peuvent aborder les clochards qu’en tant qu’ils sont victimes. « Or une victime n’est plus un homme, elle est hors du droit commun, hors de l’institution, une victime n’a pas de destin, d’existence ou de devenir, une victime est une souffrance, une vie pleine de malheur et offerte par l’injustice à la compassion. Une victime est identifiable, racontable et montrable à la télévision. C’est tout ce qu’on veut sauf quelqu’un d’humain. C’est un objet, un autre, un pauvre ! Et donc ce pauvre appartient à une autre race, à une étrange tribu, celle des parias aux mœurs exotiques et puantes, qui mendient pour vivre ».

Il ouvre la porte sur ce monde que nous préférons ignorer, sur ces êtres dont l’existence nous angoisse, car « confinée dans une attente indue. Les jours de pluie, ils s’entassent tant ils sont nombreux, pleins de la résignation stupéfiante des troupeaux, attendent dans le silence que le temps s’écoule, que les heures passent, qu’il leur soit à nouveau permis de ressortir sans se mouiller, et vaquent lentement dans la cour ».

Réflexions originales sur les maux du siècle : drogue, sida, maladies multiples et invalidantes « anesthésies » par l’alcool « seule et unique consolation, ce liquide de mort usera la réalité, atténuera la douleur, l’immense peine de vivre et rendra tolérable leur condition ».

Questions insolubles sur la toxicomanie et là aussi tentations d’un constat d’impuissance. « La toxicomanie est une catastrophe, mais également un mystère social. Pourquoi, depuis les années 1970-75, les sociétés sont-elles perméables aux drogues et qu’est-ce qui pousse des garçons et des filles très jeunes à en faire usage ? Les structures de droit commun, n’ayant pas de réponse, ne savent pas les traiter ».

Comment accueillir tous ceux qui « … pour une raison ou pour une autre, étaient en rupture de société, adolescents en fugue, petits délinquants ou sortant de prison, jeunes en faillite de famille, issus des banlieues, en rupture d’institution … ou tout simplement totalement acculturés, c’est-à-dire en marge de tout système de référence et de toute loi ».

Quelles solutions trouver pour les chômeurs en fin de droits ou ceux qu’on a appelés « les nouveaux pauvres », puisque l’hôpital leur ferme ses portes ? « Où prend-on en charge les épisodes de grippe qui vous laissent avec quarante de fièvre à la rue pendant quelques jours ? Comment soigne-t-on une sciatique, quand on n’a pas de lit où se reposer, ni de béquille pour marcher et où trouve-t-on des lunettes quand on est clochard, myope comme une taupe et qu’on a perdu les siennes un soir de cuite ? »

Xavier Emmanuelli, homme de terrain, nous montre ce que nous voudrions oublier : la maladie, la déchéance, la précarité, le désespoir, la mort … Il réhabilite l’asile au sens d’abri, les lits d’infirmerie et l’hospice à condition qu’il soit médicalisé.

L’homme de son temps revisite l’histoire de la médecine, nous explique virus et microbes, nous rappelle que la maladie est langage ; mais alors que nous disent ces marginaux qui ne sentent même plus la douleur ?

L’homme de bon sens n’hésite pas à rappeler des vérités premières : le temps nécessaire pour accueillir celui qui souffre, l’écouter, en prendre soin, la nécessité pour chacun de reconquérir successivement intégrité, altérité, citoyenneté, l’importance du territoire, notion archaïque et donc très sensible à laquelle il ne faut pas toucher. « Des hommes sans territoire sont des hommes perdus ».

Le responsable déplore l’impuissance du système sanitaire actuel à intervenir dans ce genre de pathologies puisque l’hôpital a renoncé à sa fonction sociale au profit de l’efficacité technique. « C’est ainsi que l’on compte de plus en plus de structures de type dispensaire, situées hors de l’hôpital et gérées par des associations caritatives, signes tout de même d’une carence en la matière… Et qui remplissent à la place de la fonction publique une mission que celle-ci prétendait sienne ».
Il insiste sur des dysfonctionnements « mon constat tient en une phrase : l’hôpital est malade. Il ne remplit plus les services que le public attend obscurément de la médecine. Il est malade parce qu’il est, paradoxalement, plus qu’il ne l’a jamais été, performant ».

L’anesthésiste se montre sévère sur les questions telles que l’acharnement thérapeutique, la réanimation et le don d’organes. « Toute technique est une merveille. Elle ne vaut pourtant que si les conséquences morales ont été élucidées ».

L’homme de cœur ose le mot charité « Quand je dis charité, je pense bien sûr à la vertu surnaturelle que l’on appelait ainsi et qui est l’autre nom de l’amour, avec sa nuance de tolérance, de bienveillance et de compassion ».

Le catholique relit l’Apocalypse pour éclairer notre époque. Il parle de la présence du Mal dans notre siècle et dans ces lieux de détresse en particulier.

L’homme en colère s’indigne et nous interroge sur notre aveuglement institutionnel, notre désinvolture ou nos habitudes de pensée.

C’est le premier chapitre que je préfère. Comme un coup de poing. Comme une lumière posée sur la précarité de ces « indésirables » recueillis (ramassés ?) par les bus du Samu Social.

Xavier Emmanueilli ose les sujets qui fâchent, (la médecine à deux vitesses, les clandestins … ) les coups de gueule qui réveillent  (le sida en prison, la promiscuité, la télévisions … )

Dans ces pages intenses, riches d’analyses et d’informations, il confie son expérience professionnelle et son parcours personnel : spécialiste de l’urgence et de l’humanitaire sans tabous ni frilosité. Avec bienveillance pour ces zonards, ces pauvres corps en perdition, ces démunis, ses frères. Nos frères ?