Le métier de grand-parent
(AIP, 2012)



Etre grand-parent

Le sociologue donne des chiffres et analyse les grands courants de l’évolution de la société.

Le politique annonce les projets de réformes qui en accompagneraient les changements.

Le psychologue observe les nouveaux modes d’échanges dans la famille.

Nous faisons tous, dans la constellation d’une famille particulière, l’expérience de répartitions différentes des places et des rôles de chacun des protagonistes.

Qu’en pensent les grands-parents qui viennent partager leurs expériences à l’Ecole des Grands-Parents Européens (EGPE) ?



Les expériences ?

Côté soleil :
  • annonces, faire-part
  • émotion de joie, bonheur de la vie qui se transmet, retrouvailles, réunions de famille, baisers, câlins, tendresse partagée, confiance réaffirmée…

Côté ombre :
  • risque d’émergence de tensions enfouies, de griefs, de rivalités, d’anciennes blessures, de règlements de comptes jamais soldés
  • dangers de l’intrusion, de la parole qui heurte, du silence qui inhibe, de l’allusion qui paralyse
  • douleur de l’éloignement autre que géographique, de l’accusation qui ferme la porte, ou du procès d’intention qui stérilise la relation
  • poison du sentiment de ne pas comprendre ou de n’être pas compris
  • trouble du sentiment d’impuissance.



Les questions


Qu’est-ce que devenir grand-parent ?

Est-ce une crise comparable à celle de l’adolescence ? Où tout change ? Où tout s’accompagne de modifications dans tous les domaines de la vie ?

Du désordre de cette mue avec l’inévitable inconfort …

Du deuil de l’étape précédente, tout à coup idéalisée, peut-être même magnifiée.

De la redistribution des cartes et des rôles.

Mais aussi des privilèges qu’on croyait acquis pour toujours…


De quoi ces turbulences sont-elles accompagnées ?

Des modifications de possibles rapports de force au sein de la famille ?

De la mise à jour de probables conflits sous-jacents ?

De la mise en scène de menaces de rupture ?

De l’apparition de chantages jusqu’alors évités ?

De l’expression d’anciennes douleurs.

D’injustices enkystées, d’abandons jamais oubliés ?


Parler ou se taire ?

Le courage est-il de donner son point de vue ou de choisir le silence ?

D’oser affirmer sa valeur ou de préférer fermer la porte à un débat qui tournerait mal ou à un conflit stérile ?


Respecter chacun ?

Oui, mais à condition de commencer par soi-même. De prendre cette responsabilité avant de se préoccuper des traditions, des codes, de la bonne éducation et des autres responsables d’eux-mêmes.


Protester ou accepter ?

Contester ou se soumettre ?

Recevoir ses petits-enfants aux conditions posées par leurs parents (horaires, menus, surveillance du travail scolaire, jeux…) ou avec le cadeau d’une « carte blanche » ?

Etre des grands-parents sous contrôle ou des grands-parents éducateurs responsables ?

Rendre des comptes à l’issue du séjour des petits-enfants ou bénéficier d’une confiance inconditionnelle ?


Transmettre, oui, mais jusqu’où ?

Conter une « histoire » de la famille ?

Raconter une anecdote ?

Révéler un mensonge derrière une légende ?

Parler d’un ancêtre, frôler un sujet tabou, risquer de toucher à un secret ?


Parler de ce qu’un petit-enfant a dit ou vécu chez ses grands-parents ?

Jamais !, sauf autorisation explicite de sa part.

Priorité à l’intimité de chacun.

Chez son grand-parent, le petit-enfant construit un territoire où il doit pouvoir s’exprimer en toute sécurité, avec la garantie d’une confidentialité absolue.


Réagir ou non devant une violence ?

Comment chacun trouve-t-il ses ressources de discernement, de courage et de légitimité pour rester présent dans des situations où affleure le manque de respect dû à l’enfant ?
  • Jugements de valeur.
  • Moquerie ou ironie.
  • Disqualification de ce qu’il fait.
  • Termes dévalorisants pour parler de lui.
  • Usage de « il » ou « elle » en parlant d’un enfant présent comme s’il était absent ou comme s’il n’était pas concerné par ce qu’on dit à son sujet.
  • Pressions sur l’enfant : rythme, obligations alimentaires, menaces, chantages.
  • Négligence d’un de ses besoins.
  • Révélation d’une confidence ou d’un secret.


Aider ou sauver ?

Etre disponible ou se sacrifier ?

Proposer ou s’imposer ?

Répondre à une demande ou bien devancer, insister …

Echanger ou donner sans accepter de recevoir à son tour ?

Oser refuser sans se justifier ou se croire « obligé » ?


Etre d’accord ou non sur les questions d’éducation ?

Grand-parent, c’est différent de parent, certes !

Mais le grand-parent est tout aussi légitime que n’importe quel adulte d’intervenir sur ce qui lui semble important, de recadrer, de rappeler les interdits, de poser les limites. Et de faire respecter son cadre de références, même s’il est distinct de celui des parents.

Au diable cette croyance que les adultes devraient, pour la santé des enfants, partager les mêmes valeurs, adhérer aux mêmes principes et exercer la même autorité !

A défaut de ce « front uni », qui devrait se taire ? Qui ferait semblant ? Qui abandonnerait ses priorités ?

D’où vient cette crainte que les « jeunes » soient troublés par la divergence d’opinions entre ceux qui les accompagnent dans l’apprentissage de « vivre ensemble » ?

Les grands-parents ne sont pas des éducateurs de 2ème catégorie et peuvent parler en leur nom.

Tant mieux pour les enfants s’ils sont les témoins de la capacité des grands à se respecter les uns les autres tout en ayant des codes, des points de vue et des impératifs personnels !

Territoires distincts, bien sûr, mais ni rivaux, ni exclusifs !

Bienvenue à ce modèle du monde où chacun pourrait affirmer sa position, dans la sécurité d’être respecté, sans obligation de consensus, d’approbation ou de censure aussi soudaine qu’arbitraire !

Drôle d’expérience pour le petit-enfant, sinon, de voir sa grand-mère changer de comportement selon qu’elle est seule avec lui ou en présence des parents ! D’un côté, la sécurité que lui donne Mamie, avec un cadre stable et la permanence de ses rappels à l’ordre. De l’autre, quand Papa et Maman sont là, la surprise de la voir modifier sa façon d’être sous prétexte d’un désaccord avec la génération intermédiaire.




Si une école donnait des leçons à réviser, quelles seraient-elles ?

A l’issue de ce temps de réflexion, quels sont les memento qui pourraient aider ces élèves dans la poursuite de leur aventure de grand-mère ?

L’amour ne suffit pas.

L’amour n’est pas forcément accompagné de respect.

Le conflit, c’est la vie, mais le conflit à certaines conditions !

Le conflit – dans le respect de chacun – est la meilleure protection contre les risques de violences.

Identifier les jeux psychologiques et les manipulations prend du temps. Et s’en libérer encore davantage.

La conviction, chaude et vivante, n’est ni la certitude, ni le dogme, ni la preuve d’avoir raison.

Attention à bien distinguer :

La valeur qui nous tire vers le haut, et le principe, sous tendu par la peur, qui nous tire vers le bas.

L’expression d’un désaccord ou d’une désapprobation est gage de confiance, oui, à condition de porter sur une action, un travail, une idée, jamais sur la personne ellemême.

Il est important, au moment de choisir telle ou telle intervention, telle objection, telle protestation, de pouvoir se poser la question du prix à payer : engagement, risque de perdre, de déplaire, d’être désapprouvé ou rejeté…



Etre adulte, c’est oser affirmer ce qui a de la valeur pour soi.

Etre grand-parent, c’est le transmettre

Le métier de grand-parent, c’est permettre à chacun des membres de la famille de trouver sa juste place, de prendre ses responsabilités, ni trop, ni trop peu, et de remplir son rôle propre, dans le respect de tous.