Le point de vue
(AIP, 2007)


M’évader ? Drôle d’idée ! Mais pourquoi pas …

Comme Pinocchio, m’affranchir de la matière et de la rigidité.
Comme Pierrot le Fou, oser, provoquer, jurer.
Comme le joueur d’échec de Stefan Zweig, m’affronter au destin.
Comme Robinson, prendre le large.
Comme Ondine, prendre le risque.
Comme Sœur Emmanuelle, n’en faire qu’à ma tête.
Comme le rêve, m’ouvrir les portes sur une autre vie.
Comme l’art, m’inviter à un autre regard.
Comme la musique, me moquer de la pomme de Newton.
Comme l’esclave, rompre mes chaînes.
Comme le bébé, naître aux couleurs.
Comme la poésie, m’introduire à la magie des mots.
Comme le voyageur, m’approprier l’espace.
Comme le romancier, créer passion, héros et suspens.
Comme l’enfant, croire à ma baguette magique.
Comme le sportif, faire reculer mes limites.
Comme le créateur m’extraire des modèles.
Comme le convalescent, espérer à nouveau.
Comme l’ingénieur, maîtriser le monde.

M’évader ? Quelle bonne idée !
Du quotidien à plus de saveurs et de sensations.
De la norme à davantage de fantaisie et d’audace.
De la prison de la pensée unique au plaisir d’une curiosité exigeante.
De la solitude à la chaleur d’un amour.
De la maladie d’Alzheimer à l’émotion de nouvelles aventures.
Préférer un pique-nique au bord de l’eau à la télévision.
Une page de dictionnaire, une chanson de Bob Marley ou un coup de téléphone à une page de pub.
M’évader ! Oui, mais comment ?
Prendre l’air et pas seulement un bol.
Embarquer et garder le cap.
Faire mon jardin ou le marché.
Prier. N’importe où, pas pour n’importe quoi.
Regarder la neige tomber puis sortir en fermant les yeux.
Débusquer toute forme de contrôle, repérer les manipulations, respirer un grand coup et dire non (pas de zéro de conduite aux enfants de trois ans !).
Me protéger du bruit.
Frapper aux portes des tabous, des idées reçues et des habitudes.
Sauter le mur, sauter le pas, sauter à la corde.
Considérer l’inconnu avec moins d’a priori et l’irrationnel avec moins de suspicion.
Partir pour la conquête de ce qui me tient à cœur sans billet de retour.
Choisir le péché de gourmandise et l’aménager.
Inviter mon voisin, ma voisine.
Faire moi-même des expériences plutôt qu’entendre celles des autres.
Goûter, parler, siffler, danser, jouer et recommencer.
Préférer les ennuis à l’ennui.
Partir en catimini avant la fin du film, avant le dessert, le café, les corvées et ainsi prendre soin de mon âme.
Avoir conscience des pièges, des garanties et des mensonges du risque zéro, miser sur l’audace et ma responsabilité.
Préférer l’élan à l’effort.
Tomber amoureux.
Lire jusqu’au matin.
Jeûner pour le plaisir.
Ouvrir le champ des possibles.
Faire la part belle à la rêverie.
Oser la friction, l’objection, la passion.
En un mot, faire confiance et prendre l’avion de l’évasion.

Propos recueillis par Bénédicte Lespiauc-Thiberge