Oser dire non ! (chronique anachronique 9)


Ce qui se passe sur nos écrans est magique, fascinant, séduisant. De quoi s’émerveiller. Mais si la faculté d’admirer, de s’émerveiller est utile à la construction d’une personne, la fascination implique un arrêt, une retenue dans l’action. Et la séduction porte, de façon consciente ou inconsciente, une intention de contrôle et de captation. Les adultes ont donc une responsabilité : s’informer, réfléchir, être présents.

Pourquoi les écrans sont-ils dangereux ?

Parce qu’ils sont « sans ».

Ils sont sans interlocuteur.

Celui qui est devant son écran ne vit pas l’aventure humaine d’une rencontre réelle.

Ils sont sans frontières.

Or la frontière permet de construire le territoire de l’intime, son jardin secret et sacré.

Le risque est que ce jardin soit empiété par des images, des propos étrangers.

Ils sont sans limites.

Pour se structurer, une personne a besoin de limites dans l’espace, le temps, d’une hiérarchie. Les écrans suppriment les repères, dans le temps et l’espace et suppriment la hiérarchie familiale. Celui qui est sans cesse devant son écran a un sentiment de toute puissance.

Ils sont sans réalité.

L’utilisateur croit être dans le seul principe de plaisir et du tout-tout de suite.

Ils sont sans ennui, ce qui entrave la créativité.

Ils sont sans repos.

Les utilisateurs ne sont plus en contact avec leur horloge. Ils croient pouvoir échapper aux rythmes qui ponctuent la journée et séparent le jour de la nuit.

Voilà pourquoi ils inquiètent les adultes responsables de jeunes. La séduction est si violente que, lorsqu’on y plonge, le risque est de ne plus en sortir. Le danger est de passer du statut de sujet à celui d’objet dépendant qui demande à une machine de lui permettre de ne pas traverser ce qu’il a à vivre avec les aléas, etc. En sus, cela favorise la dépression.

En tant qu’adultes témoins, parents et grands-parents, nous devons oser dire NON. Même si dire non c’est être frustré de sa belle image de grand-parent gâteau, passer pour ringards et abandonner sa tranquillité (pendant qu’ils sont devant leur écran, nous sommes tranquilles.)

Dire non, c’est aussi leur offrir un modèle pour qu’eux-mêmes s’entraînent à le dire et se donnent la permission de refuser à leur tour.

Faire preuve de cette « autorité », c’est redevenir « auteur » de sa vie. 

︎ HOPPER, Edward (1953), Office in a Small City, huile sur toile, 71.1 x 101.6 cm, source